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Eric Dalbis.
De la probité picturale.
Il est de ces mots dont personne ne
semble vouloir, inutiles ou inadéquats, désuets ou obsolètes.
De ce lexique négligé, l'on peut ça et là repêcher
de ces perles, délaissées par inadvertance ou calcul. Ainsi
du mot pictural et de son corollaire picturalité.
Les dictionnaires en disent le moins possible. Et pauvrement, à proportion
de leur infortune. Le pictural pourtant n'est autre que l'art du peintre.
Ce qu'un peintre nomme sa peinture, sinon La peinture. Sa
façon de la penser et de la produire, de l'adopter au détriment
de toute autre. La picturalité, c'est ce qui mange la vie du
peintre, le laisse chaque jour insatisfait et plus décidé que
jamais. Le pictural est ce qui rend la peinture incessante. C’est
la privauté du peintre tout autant, sa marque comme sa qualité,
son viatique et son destin. Est pictural, dans une œuvre peintre,
rien de moins que ce qui est peint, comme c'est peint. Est picturale
la manière qu'a un peintre de peindre. Est pictural qui est
peint avec éminence. Et en ce qui est peint se cumulent le fond
et la forme, le motif et sa traduction. Avec probité. Avec talent.
Le génie du Titien réside dans sa picturalité à nulle
autre pareille. L'on aura dit de lui, formule éclairante, qu'il
est "le peintre des peintres". La picturalité,
pour ce qu’elle est, n'intéresserait donc personne, hormis
les peintres ? Ce que l’on voit pourtant d’un tableau,
et non ce que l’on interprète ou que l’on dénote,
se trouve être la peinture même, qui n’est autre à son
tour que l’être signifiant de l’œuvre peinte,
tel qu’il s’adresse à nous, à notre regard
comme à notre entendement. Le pictural réside à la
conjonction de la volonté, des choix de fond, de la discipline
ouvragière et de l'approfondissement, du travail et du talent.
C'est un bienfait partagé. En ce bienfait, l'œuvre se
tient.
A chacune des Histoires de l'art traitant
de la peinture manque toujours, manque sans exception, comme par fatalité,
l'étude picturale des œuvres abordées. Nous a-t-on
enseigné comment et pourquoi peignaient Poussin ou Cézanne
? Bonnard ou Rothko ?. Le peintre seul verrait-il clair en pareille
question ? Question boutiquière. La pratique picturale se voit à l’inverse
renvoyée à cette expression triviale de "cuisine
des peintres", cuisine détachée de ce qu'elle
cuisinerait, causes, mets et ingrédients, manière d'artisanat
domestique et répétitif dont la raison échappe,
travail de la main sans esprit, mécanique quotidienne espiègle
ou effet des effluves de la térébenthine. Silence, le
peintre cuisine…
Tout au contraire, le pictural est
la belle langue, appropriée et souveraine, telle qu’elle porte la pensée
la plus adéquate à son objet comme à son projet.
Langue que l'on reconnaît à l'écrivain des plus
rares, au poète parfois et que l'on ignore du peintre, dont
l’on exclut qu'il ait pu délibérer de l'objet de
son œuvre. Or, on le voit bien − si l'on voit −,
le pictural est la peinture même, non pas son médium ni
son véhicule, mais bien son fonds essentiel, sa substance – nourricière
si l'on garde la métaphore cuisinière −, sa cause
et sa raison. Mais combien il paraît incongru de se convaincre
de pareille évidence : le peintre peint. Ce faisant,
il rassemble son dire, précise son propos et l’éclaire.
Il sait la peinture parlante.
Il se trouve peu de peintres, parmi
le peu de peintres encore à même de favoriser nos regards
aujourd'hui, à vouloir
atteindre de la peinture le point le plus élevé qu'elle
puisse offrir. L'image domine les tableaux de toute sa hauteur, de
tous ses attraits et reçoit les faveurs. Image le plus souvent
sans richesse picturale, son auteur lui préférant le
potentiel expressif et la convenance moderne. Trait d'époque.
Eric Dalbis n’active de conflit
ni avec l'image, ni avec son temps. Il les vit, mais hors son tableau.
Sa pratique du dessin y recourt, déjà cependant du côté de
l'intemporel. Mais de la peinture il espère autre chose encore
et l'atteint, quelque part du côté de la couleur, picturale
justement, du côté de son ciel, de la manière de
le poser, ce ciel, en un tableau plus haut que le précédent.
Altitude de l'œuvre peinte. Altitude, "si ce mot est
encore susceptible de signifier à la fois élévation
et profondeur", soulignait le grand poète André du
Bouchet devant Baudelaire. (1) Altitude alors. Et ce sont ces grands
pans qui dévorent l'espace, où il se reconnait et se
découvre, où il s'élargit, dans le cours de son
engendrement et de son expansion. Non pas de ces enclos qui se referment
sur eux-mêmes, comme on en a tant vus en peinture, mais bien
l'air et son élévation sans contrôle, sa sublimation,
son aspiration à la hauteur et à l'envergure. Et ce que
l'on voit alors, c'est bien qu'une picturalité altière,
non pas simplement chair de la peinture, en est la part substantifique,
le trait constant, la part sempiternelle, le corps et l'âme dans
leur entier.
André du Bouchet, toujours, nomme dehors ce
qui est monde, l'en-dehors de soi, cet au-delà qui
comporte l'ouvert, cher aussi bien à Rilke qu'à Hölderlin
ou à Merleau-Ponty. Dehors, où règnent aussi
bien, inséparablement, le vide et le néant que la plénitude
du monde. Etre monde et au monde. Y peindre ce ressenti, une âme
enfouie dirait-on, un berceau premier, que n'atteint pas l'intempérie
des époques, que la peinture aussi bien, ne l'ignorant pas,
choisit de recouvrir de son voile pictural comme pour le préserver.
La peinture d'Eric Dalbis serait ce monde à découvert,
comme nous y aspirons et comme il nous aspire. Une proposition de monde.
N'y voir aucune félicité, ni paradis avéré,
espéré ou artificiel. Mais y déceler le mouvement
qui nous porte et l’embûche à chaque pas, n’était
ce voile favorable, sauvant de ce qu'il recouvre. Et cela, cet avènement,
c'est par d'inlassables questions de peinture qu'il y atteint. Par
les jours d'atelier, le tracas de la nécessité matérielle,
ouvrière, picturale et cet état, cet ailleurs d'où il
faut œuvrer au péril du vide. Probité de la picturalité.
Palette rare et stature dressée de la chose peinte : un
tableau. Un tableau où l’on aborde, en parfait dégagement
de soi, oubli consenti des douleurs anciennes et des anxiétés
intimes qui paralysent. L'on ne se défait pas de sa biographie,
mais l'on s'éloigne, ne serait-ce qu'un temps, de la part de
soi qui assume de soutenir l'insoutenable. Dégagement, éloignement
pour mieux revenir au centre partagé qu'est le monde, par des
tableaux de peinture offerts en partage depuis l'œuvre d'un seul. Œuvre
dès lors de tout temps, − "soyons de toujours" −,
propre déjà à franchir ses lendemains sans plus
se retourner vers ses causes premières.
Et d'une beauté… Mot
retrouvé lui
aussi dans de vieux dictionnaires délaissés, ravivé,
retrouvant ses couleurs à l'occasion, comme ici, devant de pareils
tableaux qui emportent. La beauté, pourtant… Nous aurons
tant aimé de splendides tableaux. Alors, ces pans de couleurs
fines, ces plages infinies, cette légère vibration du
temps, de la lumière dans le temps, horloge sempiternelle autant
que passagère… Et ces couleurs nappées, ces voiles
superposés, posés de loin en loin, à peine et
prestement, flottant au gré des jours : « couleurs
là-bas», note Philippe Jaccottet (2). Au gré de
la patience, de l'insistance. C'est le fil des jours, tels qu'ils passent
et gouvernent la vie, tels que la lumière les traverse. Les
tableaux de la vie d'un peintre. Et ses jours. On ne les compte pas.
Ou plus. A peine si on les retrouve, indistincts, mêlés,
mais dressés dans l'air qui les porte, à l'attache du
mur où ils rayonnent. Telle est la peinture quand elle a renoncé à toute
tentation de l’excès ― « dans l’excès,
le peu est là » confirme le poète (3) ―,
pour ne s'adonner au fond qu'à sa propre dissémination
dans l'espace et le temps. Mouvement de toute destinée, sur
son trajet. Quelque chose poudroie dans la lumière. Et se dilapide
dans le jour.
Leçon de l'air. Pages d’air.
L'air que l'on ne voit pas, dont la peinture a fait son empire et qu'elle
donne, offrande des jours peints, de toute son étendue et qui
accueille alors. Tels sont, parfois, les tableaux de peinture, des êtres
en vis-à-vis dans l’air alentour où l’air,
lui-même, figure. Des rencontres. Des conversations avec le dehors,
ou bien des songes, comme ils se proposent. Le silence aussi bien,
ou le mutisme. Des rencontres passagères et volatiles, fragilités
diaphanes qui vont et passent, marquent l'esprit, l’emportent
et semblent se retirer aussi vite qu'elles se sont offertes. Aux tableaux,
il faut revenir, se dessaisir de soi, les laisser vous prendre et les
quitter, pour mieux se retrouver. Tableaux passagers, sur leur lancée
et qui déjà s'éloignent. L'on tente bien de s'en
assurer ; aussitôt, cabrés, ils se retirent. Et l'on devra,
pour les accueillir, se confier à leur façon d'être
là, légère, sans pesée : leur patiente
insistance vient à bout de nous. Rien d'impérieux, rien
de catégorique. Simplement une présence offerte en partage.
Et ce dialogue muet, comme l’on se tient, reculé en soi
où l’on a fait silence, quand tout n’est plus que
vibration, « admirable tremblement du temps » (4).
Alors, de ce que l’on voit et reçoit,
rien qui se laisse décrire. Rien à dépeindre.
Nulle image à franchir, nulle contingence à relever,
nul récit à suivre, nulle romance commode, nulle relation édifiante.
L'on est livré à un champ sans repère coutumier,
où rien ne fixe, sans vis-à-vis qui vous commande, sans
conversation convenue, sans échange de bon aloi. L'on est seul
bel et bien et l'on doit s'en suffire. Par l'entregent d'un tableau.
Il convie. Il retient. L’on y est.Un tableau et soi-même,
aussitôt, n'étant
qu'un.Debout, s'y perdre pour mieux s'y retrouver.Cela est peint.
M. Pagnoux. (Second état, septembre 2011.)
Altitude. André du
Bouchet, Baudelaire
irrémédiable, Paris, Deyrolle éditeur,
1993, p. 7, puis in Aveuglante ou banale, Paris, Le bruit
du temps, 2011, p.89.
Philippe Jaccottet, Couleurs là-bas,
in Et néanmoins, Paris, Gallimard, 2003, p. 63 : « comme
si l’on avait déposé sur les choses des couches
de peinture extrêmement minces, qui laisseraient passer un peu
d’une luminosité qui viendrait d’en dessous […].
Couleurs nettes, oui, fragiles, oui, comme du verre ; mais surtout
brèves, saisies avant l’imminence de leur extinction.
[…] Quelque chose, aussi, d’ultime, ou mieux, de pénultième
[…] un autre état des couleurs, quelque chose comme leur
propre souvenir, leur adieu contenu dans leur présence […].
Sans absolument rien de spectral ou d'occulte. »
André du
Bouchet, Annotations sur l’espace
non datées (carnet 3), Montpellier, Fata Morgana, 2000,
p. 81.Admirable tremblement du temps. Chateaubriand, La
vie de Rancé, phrase reprise comme titre d’ouvrage
par Gaétan Picon, Genève, Les sentiers de la création,
Editions Skira, 1970.
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