Les icônes muettes d' Eric Dalbis
Longtemps, dès son origine
connue, la peinture d' Eric Dalbis fut celle du souvenir :
non qu'elle
tentât alors de fixer les traces d'une
vie encore à son commencement mais plutôt parce que, délibérément,
son oeuvre se voulait mémoire non seulement de son parcours,
de sa lente maturation mais aussi de tout ce qui, dans la peinture
qui l'avait précédée, en avait autorisé les
moyens .
L'émergence de la figure, à la fois brutale et brouillée,
souvent effacée puis finalement incisée dans la peau
du tableau concentrait alors
tous les problèmes qu'à contre
courant de la plupart des artistes de sa génération ,
abordait alors la peinture d' Eric Dalbis :
le rapport de la forme et du fond,
l'image et son incarnation picturale et, d'abord cette invention d'un
espace par laquelle l'homme a, depuis ses premières marques,
formulé, de façon toujours différente, sa vision
et sa connaissance du monde .
Dans ce temps du travail d' Eric Dalbis, la figure
semblait générer les successives enclaves qui l'enchâssaient à la
manière de ces échos concentriques que produit, à la
surface de l'eau, la chute d'un quelconque corps .
Un travail de glacis, une matière picturale lumineuse et vernissée,
la préciosité des couleurs conféraient à l'image
du corps inscrit
un caractère intangible, une distance, où pouvait
se lire, de manière analogique, le rapport au modèle établi
par le peintre .
C'est que, loin de se référer à la
réalité immédiate , l'oeuvre de Dalbis renvoie
en fait aux distorsions, aux maniérismes de certains dessinateurs
italiens du XVIème siècle -de Pontormo en particulier
- , à ceux pour
qui le corps, même figé dans le temps immobile du tableau,
est d'abord mouvement et expression .
Cette implication physique que l'art moderne ne cessera, pour une grande
part, d'affirmer – de la touche impressionniste aux drippings
de Jackson Pollock - , Dalbis en propose non la mise en oeuvre immédiate
, mais l'illustration par le biais de ces figures déhanchées,
de ces groupes engagés en un concours passionné et d'apparence érotique
.
C'est qu'il s'agit pour le peintre de retracer, dans
le geste sinueux qui marque la figure sur la toile, cette alternance
de l'apport et du retrait, de l'affirmation et de l'effacement qui,
jusqu'à la couche finale, a nourri le corps de la peinture .
Figure métaphorique, le dessin ne vient pas ainsi se superposer
comme un ultime voile à la surface du tableau mais , par un
grattage rageur, en révèle en fait les dessous, met à nu
la chair même de l'oeuvre .
Ainsi inscrite dans l'épaisseur de la couleur, la figure inaugure
avec l'espace qui l'enserre un rapport différent :
elle n'y
participe pas, elle se contente de lui donner sens . Pour
la même raison , Eric Dalbis a naturellement privilégié - à de
rares exceptions près – ces formats verticaux communément
appelés '' figure '', et qui soulignent la dimension iconique
de ses oeuvres .
Parce que l'image qui la révèle est
d'abord référence au corps et au mouvement plus qu'à un
phénomène narratif, la peinture de Dalbis partage en
fait avec l'expression abstraite la plus radicale l'essentiel de sa
problématique .
Champs colorés déterminant par leur seul pouvoir de vibration
lumineuse leur emplacement et leur masse dans le tableau, l'oeuvre
peinte d'Eric Dalbis se construit à la manière des compositions
par régions sonores de musiciens comme Stockhausen et participe,
selon les propres termes du compositeur, d' ''un projet d'unification''
dont le principe ''ne relève pas du collage'' .
Tout tient en
effet, dans la peinture de Dalbis, à l'équilibre de
ces masses colorées dont la justesse est le résultat
plus de l'intuition que du calcul, de la remise en cause que d'un plan établi.
C'est ce mécanisme du travail où chaque masse colorée
se voit tour à tour affirmée , puis contredite par l'apposition
d'une nouvelle couche qui masque la précédente sans l'oblitérer,
jusqu'au précaire équilibre final, qui confère à l'oeuvre
d' Eric Dalbis cette émouvante tension qui la rapproche de celle
de Mark Rothko .
Comme ce dernier en effet, Dalbis voit dans la couleur
la double acception du mot médium :
tant la qualité matérielle de la peinture dans son exercice
de recouvrement que la dimension métaphysique qu'il suggère
et qui fait surgir la lumière d'un au-delà de la toile
.
L'éclaircissement continu de la palette du
peintre est lié à ce rôle fondamental pour structurer
l'espace progressivement accordé à la couleur .
Aux effets
dérivés du clair-obscur de ses premiers tableaux où dominaient
les ocres, les rouges pourpres, les terres, se sont substitués
de périlleux équilibres de couleurs claires, souvent
acidulées , et dont la crudité savamment dosée
rappelle plus les couleurs des maîtres italiens révélées
par les nettoyages et les restaurations que l'efficace mise à plat
des variations contemporaines sur la monochromie .
C'est que si elle
entend s'inscrire dans son époque et mettre en oeuvre ses plus
exigeantes expériences , la peinture d' Eric Dalbis ne veut
pas pour autant oublier qu'elle s'inscrit, comme l'oeuvre de tout novateur,
dans une tradition différente et des filiations qu'il lui est
en charge de réinventer .
C'est en ce sens qu'il faut lire ses tableaux les
plus récents, exempts de toute inscription, de tout signe, abstraits pourrait-on
dire, si justement la logique de l'oeuvre ne suggérait dans
ces plages colorées un potentiel surgissement de la figure .
Les
voiles de couleurs qui constituent désormais
l'oeuvre sont alors le linge de Véronique avant l'empreinte
qui va le révéler, le miroir de la peinture à l'instant
où le travail du peintre se constitue en une oeuvre aboutie
.
Car le problème que depuis son origine soulève
la peinture d' Eric Dalbis est celui de la signification du geste de
peindre .
Dans une époque antérieure, les ressources
iconographiques de la peinture classique – auxquelles faisaient
jusqu'alors ironiquement référence ses citations de peintres
maniéristes – auraient permis au sens du sacré qu'elle
met en oeuvre de trouver son évidente formulation.
La destruction
de ses codes, depuis le début du siècle, sous l'action
conjuguée de Duchamp et de Malévitch, oblige désormais
les peintres à formuler autrement cet instant où le tableau
cesse d'être application de pigments pour devenir peinture, inoubliable
icône .
Ce mécanisme archaïque, inexplicable, à travers
lequel depuis trois mille ans ont pu se structurer successivement toutes
nos visions du monde, c'est lui qu'à l'instant précis
où il se produit tentent de fixer les nouveaux tableaux de Dalbis
.
Comme tous les instants extrêmes de la pensée,
celui-ci ne saurait perdurer qu'en s'affaiblissant ou en se répétant.
Mais si leur devenir ne saurait-être prévisible, ces
oeuvres auront saisi pour un instant ce qui , selon Diderot, ne saurait être
compris que par les peintres , l'essentiel en peinture.
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