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La peinture comme une effraction
Tout récemment , Eric Dalbis a changé
de marque de pigments . Il a abandonné ses tubes à la double identité
britannique pour de nouveaux dont l'appellation résonne d'un timbre
sec , comme le bruit d'une cassure . Question de pureté colorée , m'a-t-il
expliqué en écrasant entre deux doigts un jaune de cadmiun lumineux
jusqu'à l'aveuglement . De tels changements , Dalbis est coutumier
et sans cesse sur le métier il remet son ouvrage . Combien de fois
l'ai-je visité , alors qu'il m'avait prévenu qu'il n'y avait rien à
voir ? A chaque fois , je suis sorti nouvellement enrichi . Aucune
oeuvre ne se mesure à un quelconque nombre et la peinture n'est pas
seulement de l'ordre du visible . Plus qu'un autre , Eric Dalbis illustre
à merveille la sagesse de ces propositions . D'aucuns pensent même
qu'il les cultive sciemment , tant son attitude les excède . Peut-être
y a-t-il du vrai là-dedans , car une chose est sûre : Dalbis est peintre
des extrêmes .
Au travail , il dit ne pas cesser rencontrer toutes sortes de problèmes
techniques , de qualité de support , de nature d'enduit , de temps de
séchage , autant d'obstacles qui retardent le moment favorable à l'exercice
propre de la peinture . J'ai la conviction intime que toutes ces difficultés
, Dalbis en fait les appelle de ses voeux , comme des passages obligés
, quasi rituels , des épreuves auxquelles il veut se soumettre avant
d'aborder toute livraison définitive . Il y a chez Dalbis une nécessité
au vécu des matériaux qu'il emploie , qui le pousse jusqu'à la réalisation
la plus accomplie d'une osmose - ce que la langue énonce dans le raccourci
de l'expression " faire corps avec " . Mais là surgit le paradoxe , il
n'est pas question pour lui de se laisser emporter par le flux de la
peinture , il s'agit de garder la tête froide et ne perdre aucun contrôle
. Le peintre est ici en position d'escrimeur : il doit toucher sans se
faire prendre - discipline artistique par excellence , entre une avancée
et un retrait , et qui repose sur une effraction .
C'est de cela même , de la recherche d'une ouverture , que relève la
démarche d'Eric Dalbis , et ce à quoi il nous convie , c'est à l'expérience
d'une approche . La peinture n'est chez lui synonyme d'aucune démonstration
, il n'a que faire de l'analyse ou du discours , par contre , ce qui
le hante , c'est de révéler ce qu'il en est de la puissance d'illumination
d'un mode et d'un matériau .
En quête de gammes chromatiques de plus en plus claires et de confrontations
de tons de plus en plus audacieuses , comme jamais auparavant il ne l'aurait
osé , Dalbis ne ménage plus le contraste .S'il mène ses tableaux dans
la même qualité de dynamique initiale , s'adaptant au rythme de laur
lente apparition , il y va nouvellement d'une volonté à les pousser jusqu'au
bord d'une rupture afin de leur faire rendre l'aveu d'un éclat .Je compends
pourquoi Dalbis retourne toujours ses toiles , la peinture contre le
mur , et que pénétrant dans l'atelier , ce ne sont jamais que des dos
qu'il donne à voir comme si de rien n'était et qu'aucun événement n'avait
subverti la place . Les oeuvres d'Eric Dalbis aspirent aujourd'hui à
de véritables déflagrations colorées qui surgissent moins de derrière
le miroir que du dedans même de la peinture .aussi le peintre doit-il
se garder des risques d'un éclatement qui l'égarerait avant même qu'il
n'ait pu les lâcher , certain de les avoir portes à la retenue de leur
maturité . C'est en fait le seuil d'une implosion que Dalbis cherche
à gagner , en un point où la couleur et le dessin parviennent à s'intégrer
l'un l'autre sans nuire à leur propre identité . Quand il est atteint
, alors la peinture s'enrichit d'une nouvelle fracture , d'un nouveau
passage . Tout ce qui s'opère ici d'ouverture violente , de fusion colorée
, de foudre graphique n'est pas pour faire valoir quelque déconstruction
de la peinture - bien au contraire . Le soin de Dalbis est de l'instaurer
en plein coeur d'une possible modernité sans rien trahir de l'histoire
de son expérience . C'est là l'intérêt de la démarche du peintre qui
ne rejette nullement les exemples du passé mais s'en entoure et s' en
repaît pour les interroger dans la pertinence d'une durée . Le regard
qu'il leur porte n'est pas celui de l'historien curieux de décortication
critique , celui d'un thuriféraire de la citation ( loin s'en
faut ) , mais celui d'un familier qui voudrait partager leur contemporanéité
afin de les aborder de façon franche dans l'immédiateté d'une présence
et non d'une remémoration ou d'un mimétisme . Ce que recherche Eric Dalbis
chez Pontormo , chez Gréco ou chez Rubens , ce n'est pas une leçon ,
mais quelque chose d'un rapprochement , une sorte de raccourci qui réduise
leur éloignement ; là aussi , il fait oeuvre d'effraction dans cette
volonté de contraindre l'histoire . Aucune nostalgie n'anime évidemment
le peintre , il n'y a chez lui aucune velléité de retour à un point d'origine
, parce qu'il sait , lui , l'objet de son désir : rien n'est définitivement
révolu qu'il faudrait restaurer , tout est encore en chair vive et il
est toujours possible de la mettre à nu . C'est dans l'obstination d'une
lueur que tout sera déjoué des masques et de l'apparence et que tomberont
les entraves : telle est la certitude de Dalbis , dont le doute est l'insatisfaction
proclamés ne sont que des contrepoints .
La recherche de l'intemporel ne peut constituer une fin en soi , un terme
final à atteindre , mais elle est le vecteur existentiel en dehors duquel
il n'y a point de salut , ni d'ouverture possibles . C'est donc à cela
que s'applique Eric Dalbis : la peinture non perçue comme un état abouti
, mais portée au stade sublime d'une brisure et d'un aveuglement .
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